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Association des Jardins et Vergers de l’Outre-Forêt


Association des Jardins et Vergers
de l’Outre-Forêt

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Une  petite histoire des poiriers.

Ici et là nous pouvons encore voir quelques poiriers  le long de nos routes départementales et chemins de campagne.

Quel est l’origine de ces alignements de poiriers et pourquoi des poiriers?

En y regardant de près il en reste quelques-uns, des arbres solitaires dans un champ ou deux trois le long d’une route ou d’un chemin.

Avec un peu d’imagination on peut deviner ce que fut le paysage il y a environ 1OO ans lorsque pratiquement tous les chemins ruraux étaient bordés d’alignements d’arbres fruitiers.

Des poiriers mais aussi des pommiers, noyers, mirabelliers et quetschiers.

Réalisons-nous que ce sont que des survivants, des morceaux du squelette d’un paysage qui a été finalement en grande partie détruit dans les années 1960, dans notre région ?

 

A droite le lieu-dit “Bodenacker” sur la commune de Lembach. En noir et blanc une photo aérienne de 1938 . A gauche le Bodenacker en 2021. Sauriez vous identifier les arbres centenaires qui subsistent ?

Un paysage perdu

Vers le milieu du 19°siècle, l’Alsace rurale utilisait encore un système de champs ouverts issu de la période médiévale. Les champs cultivés autour des villages étaient divisés en trois soles ou “Gewanne” en allemand.

On y pratiquait l’assolement triennal , “Dreifelderwirtschaft”, une sole de céréales d’hiver (majoritairement du blé), une sole de céréales de printemps (orge et avoine) et une sole en jachère de régénération.

Les soles étaient divisées en bandes qui étaient cultivées. Des bandes longues et étroites pour minimiser le nombre de ” retournements” de la charrue.

Chaque ferme possédait des champs dans les trois soles. 

Ce système imposait à chaque agriculteur (à cette époque à l’ensemble des foyers du village) de cultiver, le même type de céréale, dans le même secteur et d’effectuer les travaux, du semis à la récolte, au même moment de l’année.

Pour tirer un profit maximal de la terre fertile il y avait très peu de chemins. 

La tradition de succession égalitaire entrainait un morcellement des soles de plus en plus important. Les champs devenaient de moins en moins large au moment du partage entre les enfants.

Pour atteindre son champ, il fallait passer sur les champs des voisins, ce qui était interdit durant certaines périodes de l’année et provoquait forcément des querelles entre agriculteurs.

Après la révolution française mais aussi pendant le second empire des réorganisations ou des remembrements des soles furent encouragés mais sans grand succès. On sait combien chaque paysan est attaché à sa terre et aux parcelles héritées de ses aïeux.

De plus, qui se sépare facilement de sa vigne, de son verger, de son noyer ou de son cerisier ? Faire table rase de siècles de possession n’est pas chose facile. 

Après la guerre de 1870-1871, l’Alsace fut rattachée au Reich allemand

Beaucoup de réformes furent alors introduites dans notre province, en particulier celle du cadastre.

Une loi du 30 juillet 1890 créa une procédure de remembrement rural (Flurbereinigung). Cette procédure consiste à effacer l’ancien plan dans la partie rurale du ban, dont le morcellement est devenu excessif au fil des siècles.

Ces travaux de remembrement ont été entrepris entre 1890 et 1900… il y a un peu plus de 120 ans.

La BNU de Strasbourg possède des rapport très détaillés sur ces  remembrements.

L’objectif est de créer de grandes parcelles ainsi qu’un réseau de chemins d’exploitation.

Les nouveaux chemins d’exploitation

Les réseaux de chemins furent créés par prélèvement de terres labourables. Environ 2% de la surface cultivable. Pour marquer les chemins et pour compenser les pertes de terres ce sont les communes qui sur ordre de l’administration ont planté ces arbres.

Des arbres fruitiers pour la très grande majorité. Les fruits constituaient une ressource complémentaire pour les familles. Il était courant de louer un ou plusieurs arbres à la commune, à l’année, afin de se réserver la récolte.

Le  paysage rural était structuré par les alignements d’arbres fruitiers le long des chemins.

De ce paysage perdu restent des poiriers. Alors que tous les pommiers restants ont pour la plupart péri sans être remplacés, les poiriers à longue durée de vie marquent toujours les anciennes limites.

 

A quoi servaient ces magnifiques arbres ?

De mémoire d’homme, tous les agriculteurs des villages faisait leur propre vin de pommes “Apfelmost” pour le rendre meilleur on y ajoutait quelques des poires.

Cependant, bien meilleur était le vin de poires, Birnenwein, Birnenmost  ou Poiré.

En 1845 un certain Dr Duttendorfer écrivait : 

“… lorsqu’il est correctement produit, un poiré, non seulement surpasse tout autre vin de fruits en qualité mais, lorsqu’il est bien préparé, donne un produit qui est presque impossible à distinguer du champagne».

Bayrische Weinbirne (poire bavaroise), Luxemburger Mostbirne, Kirchensaller Mostbirne et Oberösterreicher Weinbirne, il est assez clair qu’au moins quelques poiriers avaient été plantées spécifiquement pour le poiré.

Mais encore …

Compte tenu du nombre d’arbres autour des  villages, il devait y avoir une autre utilisation.

Un manuel allemand sur le commerce agricole de 1806 a révélé que les poiriers, en particulier, avaient une valeur énorme pour les agriculteurs. Nourrir les porcs avec un régime de glands et de poires les engraissaient beaucoup plus rapidement qu’un régime d’automne composé uniquement de glands.

Les poires faisaient du bon vinaigre, et en effet certaines (comme la Wasserbirne) étaient réputées pour faire le meilleur.

Certaines variétés, appelées Dörrbirne   étaient privilégiées pour le séchage,  source de sucre pour l’hiver pour les hommes ou réhydratées comme aliment pour les cochons.

En cuisine  on transformait le jus des poires “Bratbirnen”, en sirop très épais. Sucre pour les “gens ordinaires” (avant que la betterave à sucre ne prenne le relais) et comme une pâte à tartiner en forme de confiture pour le pain.

Le procédé pouvait prendre deux jours de cuisson sur un feu.

Ainsi le sucre des poires, qui ne se conservent que très mal, pouvait être conservé et utilisé tout au long de l’année. Ce produit est, aujourd’hui  encore, connu en Suisse sous le nom de Birnel.

Les poiriers et les poires jouaient un rôle presque vital dans la vie rurale du 19° siècle. Aussi le bois de poirier est, avec le bois de noyer un des  plus nobles des bois d’ébénisterie.

La prochaine fois que vous verrez ces magnifiques arbres, saluez-les et respectez-les.

(L’auteur ajoutera des photos de poiriers en fleurs au printemps)

Philippe

2 réponses

  1. En se promenant sur les chemins ruraux, on constate que bien des poiriers disparaissent lentement. Parfois, on en trouve encore tout isolé … Mais tellement menacé par les labours. Ce serait presque intéressant de confectionner un grand carton blanc à enrouler autour du tronc avec l’inscription :” Arbre magnifique, MERCI de le laisser vivre” signé AJVOF … Ou quelque chose comme ça. Pour sûr, les DNA en ferait l’objet d’un article qui pourrait toucher le monde rural. Une demie douzaine de cartons répartis sur des arbres au bord de routes sur quelques communes…
    René

    1. Bonjour René,

      La collectivité européenne d’Alsace propose déjà un dispositif de recensement d’arbres remarquables. Tout un chacun peu proposer d’inscrire un arbre ou un groupes d’arbres à l’inventaire. En savoir plus

      Depuis quelques années, l’association A.R.B.R.E.S. et l’Office National des Forêts (ONF) travaillent ensemble dans une démarche de préservation et de mise en valeur des arbres remarquables sur le territoire français.

      Dans les deux cas l’attribution du label ou la reconnaissance de la la nature remarquable constituent un outil de communication pour rendre le public attentif au caractère exceptionnel de la chose.

      La CEA subventionne l’entretien de l’arbre si est reconnu remarquable. Voir ICI

      Pour le label national il peut être invoqué en justice. ICI

      Peut-être un action AJVOf en ce sens ?

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